Bel est bien mort

Fig. 1: The Temple of Bel in 2007, from the south-east /photo: Ifpo
Fig. 1: The Temple of Bel in 2007, from the south-east /photo: Ifpo

« Cependant ce temple si beau et si grand — et je ne parle pas des beautés cachées de son plafond ni de ses nombreuses statues de fer qui étaient recelées dans l’ombre loin du soleil — ce temple est détruit, il est perdu. »

Libanios, Discours XXX, 45, Pro Templis (ive s.)

Alors que l’arc monumental de Palmyre vient à son tour d’être réduit en poussière, nouvelle et désolante étape de la destruction systématique des vestiges de cette cité antique, nous avons souhaité revenir sur l’histoire riche et complexe de l’une des précédentes victimes dudit « État islamique » (E.I.), le temple de Bel. Âgé de presque 2000 ans, le sanctuaire principal de l’antique cité a lui aussi connu ces dernières semaines une notoriété posthume, lorsque l’E.I. l’a détruit à grands renforts d’explosifs, après l’avoir très probablement dépouillé des éléments de sculpture transportables et monnayables. Fleuron des monuments de Palmyre, il était l’un des temples antiques les mieux préservés du Proche-Orient (fig. 1). Si les médias sont revenus largement sur cette destruction en insistant sur l’importance du monument pour l’histoire antique, peu ont mis en avant le fait qu’au cours de ses vingt siècles d’existence il connut plusieurs vies. Temple païen à l’origine, il fut transformé en église et, quelques siècles plus tard, réaménagé en mosquée, fonction qu’il conserva pendant plus de 800 ans. Ironie de l’histoire, c’est la transformation de ce monument, au gré des cultes dominants, qui lui avait permis de traverser les siècles et de parvenir jusqu’à nous en si bon état, jusqu’à son irrémédiable destruction le 28 août dernier.

Fig. 2 : Le temple de Bel à Palmyre, de Henri SEYRIG, Robert AMY et Ernest WILL. Monographie publiée par l’Ifpo (alors IFAPO) en 1968 (album) et 1975 (texte et planches), dans la Bibliothèque Archéologique et Historique /BAH 83

Dans l’introduction de la publication monographique que l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (IFAPO) lui a consacré, Ernest Will écrivait : « L’œuvre du maître inconnu qui conçut l’édifice, celle des artisans et des ouvriers qui lui donnèrent corps a reçu une consécration digne de leurs efforts dans l’album de planches (…). À lui seul, il suffirait à garantir la survie du monument ». Le directeur de l’IFAPO ne croyait pas si bien dire et les deux volumes de l’ouvrage Le temple de Bel à Palmyre (1968 et 1975, BAH 83) restent aujourd’hui le meilleur témoignage de la majesté de cet édifice (fig. 2).

La demeure de Bel, Yarhibôl et Aglibôl /Ier-IVesiècles

Au cours de la première partie de son histoire, le monument était dédié à la triade divine palmyrénienne : Bel, le dieu suprême, Yarhibôl, le dieu Soleil et Aglibôl, le dieu Lune. Les vestiges de l’édifice dataient des premiers siècles de notre ère, mais un sanctuaire plus ancien occupait déjà les lieux à l’époque hellénistique. Les fouilles menées par l’archéologue syrien Michel Al-Maqdissi sur la colline artificielle (tell) qui accueillait ce sanctuaire indiquent même qu’un espace sacré existait sans doute là dès le 2e millénaire av. J.-C.

Fig. 3 : Proposition de restitution du temple de Bel à Palmyre, vue perspective depuis l’angle sud-ouest de la cour /SEYRIG, AMY, WILL 1975, pl. 141

Entre 1929 et 1932, deux archéologues du Service des Antiquités de Syrie et du Liban, Henri Seyrig et Robert Amy, entreprirent l’étude approfondie de ce monument exceptionnel. Une inscription découverte au cours de leurs recherches place la date de consécration du temple – ou peut-être simplement de l’une de ses niches cultuelles (thalamos) – au 6 avril 32 apr. J.-C. De même, il apparut que les différents éléments du complexe architectural avaient été construits et remaniés à maintes reprises, entre le début du ier siècle et le iiie siècle. Le sanctuaire d’époque romaine consistait en un temple placé au centre d’une immense cour de quatre hectares, entourée de portiques. L’architecture du temple présentait, au sein d’une enveloppe composée d’un péristyle de type tout à fait gréco-romain, une cella dont les aménagements répondaient, quant à eux, à des pratiques de culte manifestement sémitiques. Ce temple hybride, qui associait les modèles architecturaux méditerranéens de l’époque romaine à des traits d’influences locales plus anciens, était l’un des plus beaux exemples du syncrétisme que l’on peut observer dans un grand nombre de monuments du Proche-Orient. En détruisant le bâtiment principal (fig. 3) – la cella du temple, où se trouvaient à l’origine des statues des divinités –, l’E.I. a également entraîné la perte de nombreux blocs décorés, souvent exceptionnels, qui nous renseignaient sur la vie et la religion dans l’antique Palmyre (représentation des dieux, processions…).

Sainte-Marie-de-Palmyre ? /VIe-VIIIe siècles

Fig. 4 : Vestiges de la grande scène figurative chrétienne sur le mur intérieur ouest du temple de Bel /photo A. Schmidt-Colinet, in JASTRZEBOWSKA 2013, fig. 7

À la fin du ive s., le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain. Dans les décennies et siècles qui suivirent, des temples païens furent détruits, d’autres transformés en églises – une façon d’imposer la nouvelle religion et de remployer les grands monuments désaffectés des villes et des campagnes. Ce fut le cas du temple de Bel, qui connut une phase d’occupation chrétienne entre le ve – vie siècles et le viiie siècle. Des vestiges de fresques colorées datant probablement du vie siècle étaient toujours visibles sur le mur ouest de l’ancien temple, de même que deux croix. La loge sud de l’ancienne cella semble avoir été transformée en chœur. Sur le mur ouest, une scène figurative laissait voir cinq personnages, peints avec soin (fig. 4). Selon l’archéologue E. Jastrzębowska, elle aurait représenté la Mère de Dieu tenant l’enfant divin sur les genoux, entourés d’un ange et de deux saints. L’une de ces deux dernières figures aurait pu représenter Saint Serge, un jeune martyr vénéré dans la région, par les tribus arabes particulièrement. Des inscriptions étaient gravées sur les murs de l’antique cella, dont une où un certain Lazare « serviteur de Dieu » salue la « Sainte Mère de Dieu, pleine de grâce ». E. Jastrzębowska propose ainsi que l’église ait été dédiée à la Vierge Marie.

Une mosquée vieille de huit siècles /XIIe-XXesiècles

Pendant quatre siècles, du viiie au xiie s., le monument semble avoir été abandonné. En 1132-1133, suite à la prise de la ville par la dynastie musulmane des Bourides, l’enceinte de l’ancien sanctuaire fut fortifiée et son temenos, l’enclos antique sacré, devint une forteresse. C’est peut-être à cette époque que commença de se développer, à l’intérieur et aux abords immédiats, un véritable village. L’édifice central, alors debout, abrita dans ses murs une mosquée (fig. 5). On suppose que son installation fut le fait du représentant à Palmyre des princes de Damas, Abûl Hasan Yûsuf fils de Fîrûz, celui-là même qui transforma l’ancien sanctuaire en une forteresse. Cette mosquée fut rebâtie une ou deux fois au cours de sa longue existence. Plusieurs inscriptions arabes ont été découvertes dans l’édifice, deux d’entre elles, datées des xiie et xiiie siècles, signalent ces restaurations. La « troisième vie » du monument, mise au service du culte musulman, dura plus de huit siècles. Elle ne s’acheva qu’avec le début des fouilles archéologiques entreprises par le Service des Antiquités de Syrie et du Liban en 1932.

Fig. 5 : Coupe longitudinale sur le temple de Bel, mise en évidence des réoccupations médiévales dans les portiques et la cella /d’après WIEGANG 1932, p. 83

:1930

mort d’un village et naissance d’un monument historique

La création du Service des Antiquités de Syrie et du Liban est une conséquence directe de la mise en place du mandat français en Syrie en 1920. Afin de permettre le début des fouilles archéologiques dans l’enceinte du temple, ce service décida en 1929 de déloger les habitants du village, dont les maisons étaient agglomérées autour du temple, pour les reloger dans un village moderne édifié au nord de l’enceinte de la ville antique. Le temple, déjà bien visible, avait pourtant fait l’objet dès 1902 d’une première étude monographique, dans l’ouvrage monumental Palmyra. Ergebnisse der Expeditionen von 1902 und 1917 (Th. Wiegand, Berlin, 1932). Les relevés et photographies présentés dans cet ouvrage sont, avec quelques clichés du fond de photographies anciennes conservées à l’Ifpo, les seuls témoignages des aménagements médiévaux du sanctuaire de Bel. La destruction du village installé dans le temenos avait pour but la restitution de la monumentalité du sanctuaire initial et, pour cette même raison, les aménagements dont le temple avait fait l’objet lors de sa transformation en mosquée furent démontés.

Complémentaire des travaux de Wiegand, la publication réalisée par Henri Seyrig, Robert Amy et Ernest Will, permet aujourd’hui de disposer, malgré la disparition du temple, d’un dossier graphique exemplaire et exhaustif, maigre consolation qui rend un peu moins amère les destructions actuelles. Le temple fut partiellement restauré, la porte d’entrée en particulier, qui bénéficia d’une consolidation en 1932 (fig. 6). C’est d’ailleurs grâce à celle-ci, et à l’utilisation de béton armé, que la porte a résisté à la destruction et s’élève désormais seule sur le podium du temple rasé.

Enfin, l’ouverture de la Syrie au tourisme de masse et le classement de Palmyre au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980 ont fait du temple de Bel un haut lieu touristique, tandis que se poursuivaient encore récemment les travaux archéologiques.

Fig. 6 : Restauration de la porte du temple en 1932. Vue d’ensemble du chantier depuis le nord-ouest (cliché Ifpo) et isométrie des parties hautes, avec mise en évidence des éléments en béton armé /ECOCHARD, Syria 18, 1937, fig. XXXV)

:2015

?une mort annoncée

La chronologie des différents états du temple de Bel, et surtout les processus mis à l’œuvre dans les réaffectations qu’il a subies, trouvent de nombreux parallèles. Beaucoup d’édifices antiques ne sont parvenus jusqu’à nous qu’en raison de leurs réoccupations successives. Ces monuments doivent leur survie à ces transformations qui, en leur redonnant une fonction, les ont sauvés de l’abandon et du démantèlement. Cette pratique semble presque systématique lorsqu’il s’agit d’édifices religieux : l’aspect sacré du lieu, son topos, se perpétue souvent au fil des réoccupations. L’exemple de la mosquée des Omeyyades à Damas est ainsi emblématique et comparable à l’histoire du temple de Bel. Vaste sanctuaire romain consacré à Jupiter, ce monument fut transformé à l’époque byzantine en une église dédiée à Saint Jean-Baptiste, puis devint la mosquée principale du Califat omeyyade, au début du viiie s. Le statut de capitale de la ville, ainsi que son importance économique, ont fait de cette mosquée un édifice majeur.

Palmyre cependant n’est pas Damas, et la modestie des réoccupations a sans doute guidé les archéologues des années 30 dans leurs choix. Jugé insignifiant au regard du monument qui lui servait d’écrin, le village a été sacrifié, selon la logique patrimoniale sélective de l’époque. De ce qui alors était considéré comme une architecture de « squat », dénuée d’importance ou de qualités historiques, il ne reste pour ainsi dire rien, les destructions n’ayant malheureusement pas été accompagnées de travaux de documentation systématique. Les clichés aériens de l’époque permettent à peine de reconstituer le dense réseau des ruelles du village et de suivre le gigantesque chantier qu’a dû être sa destruction (fig. 7).

Fig. 7 : Vues aériennes du sanctuaire de Bel, avant et en cours de dégagement (clichés Ifpo), avant et après sa destruction (clichés satellitaire Unitar-Unosat des 27 et 31 août 2015). Montage Th. Fournet
Fig. 7 : Vues aériennes du sanctuaire de Bel, avant et en cours de dégagement (clichés Ifpo), avant et après sa destruction (clichés satellitaire Unitar-Unosat des 27 et 31 août 2015). Montage Th. Fournet

Seule une maison, celle du mukhtar semble-t-il (équivalent du maire), fut préservée dans l’angle sud-est du temenos et transformée en maison de fouilles (fig. 8). L’idée des archéologues, toutefois, n’était sans doute pas de laisser un témoin de ce qui fut, mais plutôt de se ménager un logement à pied d’œuvre, dans l’une des plus belles maisons du village.

Fig. 8 : La « maison des archéologues », dans l’angle sud-est du temenos du sanctuaire de Bel, seul vestige du village qui l’occupait /clichés Ifpo, vers 1935 ?

Que penser du choix opéré dans les années 1930 de déplacer un village et sa mosquée au profit de la mise en valeur d’un temple romain ? Avec le recul, il reflète parfaitement la hiérarchisation des périodes et des vestiges historiques pratiquée par les archéologues de la première moitié du xxe siècle, qui privilégiaient par principe l’antique au médiéval, le monumental au vernaculaire, le religieux au civil. Les diverses chartes internationales qui ont vu le jour depuis ont sensiblement fait évoluer cette conception du patrimoine ancien. Il nous semble évident – nous l’espérons en tout cas – que, si se posait aujourd’hui à nouveau la question de la mise en valeur du temple de Bel, un choix moins radical serait adopté. La charte d’Athènes, dès 1931, l’exprime clairement lorsqu’elle recommande « de maintenir l’occupation des monuments, qui assure la continuité de leur vie ». Vider le sanctuaire de Bel de son village médiéval, aussi modeste fût-il, pour permettre au temple de retrouver son intégrité antique, sa « résurrection » comme l’écrit Ernest Will, relevait en fait de la taxidermie : le monument, transformé, réaffecté, mais encore « habité », a subi une première mort en devenant ruine, aussi superbe fût-elle.

Une question peut être posée, même si elle apparaît bien vaine face à la sauvagerie et à la bêtise à l’œuvre aujourd’hui : quel regard les assassins de l’E.I. auraient-ils porté sur le sanctuaire de Bel si les choix des archéologues français du début du xxe s. avaient été différents ? Si le temple, plutôt que d’avoir été restauré et figé dans son état antique, avait été conservé au cœur d’un village habité ? Auraient-ils vu en lui le représentant d’un patrimoine décrété universel par une culture « occidentale » dont ils se défient, patrimoine voué de fait à une destruction symbolique ?

Sa porte imposante se dresse aujourd’hui seule au-dessus d’un tas de gravats, tel un monument dédié à sa propre mémoire, à celle de notre regretté et respecté collègue Khaled Al-Asaad, à celle du temple de Baalshamin, de l’arc monumental et de tant d’autres monuments détruits, à Palmyre et ailleurs. Nos pensées, à nous archéologues de l’Ifpo, vont à tous les Palmyréniens, à tous les Syriens, qui depuis plus de quatre ans souffrent dans leur chair, dans leur âme et jusque dans leurs pierres.

Caroline DURAND, Thibaud FOURNET, Pauline PIRAUD-FOURNET

Fig. 9 : Relevé d’un décor ornant une des poutres du sanctuaire de Bel, représentant une procession (SEYRIG, AMY, WILL, 1968-1975) © Institut Français du Proche-Orient.
Fig. 9 : Relevé d’un décor ornant une des poutres du sanctuaire de Bel, représentant une procession (SEYRIG, AMY, WILL, 1968-1975) © Institut Français du Proche-Orient.

Source: IFPO

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